C’est le nouvel eldorado des joueurs. Les sites de paris prédictifs réservés auparavant aux geeks touchent désormais le grand public. En 2024, près de 28 milliards de dollars ont été pariés sur le site Polymarket. Kalshi, son principal concurrent, est parvenu à lever 1,3 milliard d’euros auprès de capital-risqueurs de la Silicon Valley. Comment se structure le secteur des marchés prédictifs ? Qui sont les acteurs majeurs ? Quels sont les risques pour les usagers ? Sur quoi parie-t-on ?
C’est une enquête explosive. Elle vise l’entreprise se présentant comme le leader des paris prédictifs en tous genres. En juin 2026, le Wall Street Journal accuse Polymarket d'avoir financé des centaines de créateurs pour filmer de faux gains sur son site. Pour étayer ses informations, le journal a visionné 1105 vidéos d’influenceurs. Les créateurs recevaient entre 2000 et 3000 dollars par mois pour prétendre avoir gagné des sommes faramineuses dans des paris improbables.
Cette affaire jette un voile sombre sur un secteur en plein expansion aux États-Unis : celui des marchés prédictifs. Des plateformes permettent aux usagers de parier sur des matchs sportifs ou sur l’actualité. Parmi les événements marquants récents, on peut citer en janvier 2026 les paris autour de la destitution de Nicolas Maduro, l’ex-président du Vénézuéla ou encore sur l’intensité des pics de chaleur en France.
Les usagers de ces plateformes sont invités à recourir à des cryptomonnaies pour leurs paris. Le processus est simple : un événement se présente sous la forme d’une question dont la réponse est oui ou non. Les parieurs sont invités à miser jusqu’à une date précise. On parle alors de contrat. La valeur de ce dernier résulte de l’interaction des positions des participants et peut être interprétée comme une probabilité agrégée de réalisation de l’événement.
Ce fonctionnement explique l’assimilation de ces sites à des plateformes de paris et à des produits financiers spécialisés, en raison de leur structuration en contrats événementiels et de la possibilité de revendre une position en amont de l’événement. Entre janvier et octobre 2025, les volumes cumulés de transactions sur les principales plateformes mondiales dépassaient 27,9 milliards de dollars, avec un pic hebdomadaire supérieur à 2,3 milliards de dollars en octobre. Leurs revenus cumulés seraient par ailleurs estimés à 2 milliards de dollars, rappelle sur son site l’Autorité nationale des jeux (ANJ).
Polymarket, lancé en 2020, fait figure de leader dans ce secteur. Le propriétaire de la Bourse de New York a d’ailleurs décidé d’investir, en octobre 2025, près de 2 milliards de dollars dans la plateforme. Le site n’est pas le seul à attirer l’œil des investisseurs. Son concurrent, Kalashi, évalué à 11 milliards de dollars en mars 2026 lors de son dernier tour de table, réfléchit à une entrée en Bourse. La société vient de franchir la barre symbolique des 2 milliards d’euros de revenus. Une croissance fulgurante pour une entreprise fondée en 2018. La startup a même signé des partenariats pluriannuels avec les chaînes CNN et CNBC pour afficher ses prédictions en temps réel à l’écran et sur leurs sites et applications depuis le début de l’année 2026.
Certains Gafam s’intéressent de plus en plus au monde du marché prédictif. En juin 2026, Meta (Facebook, WhatsApp, Instagram) annonce développer une application similaire à Kalashi et Polymarket permettant aux usagers de ses plateformes de recourir aux paris prédictifs. L’application fonctionnerait indépendamment de ses réseaux sociaux et devrait s’appeler Arena.
Toutefois, l’engouement autour de ce type de paris ne gagne pas encore la planète entière. En France, Polymarket et consorts sont interdits. Idem en Espagne, en Belgique ou encore aux Pays-Bas où les usagers de la plateforme peuvent même être sanctionnés. Cela n’empêche pas les parieurs de contourner la règle en recourant à un VPN pour se géolocaliser aux États-Unis afin de miser. Or, même en Amérique, le marché prédictif s’avère surveillé de près par le régulateur. Le congrès vient d’annoncer une nouvelle enquête contre Polymarket et Kalashi pour des motifs de délit d’initié. En effet, un soldat américain avait remporté près de 400 000 dollars grâce à des paris placés sur Polymarket en exploitant une opération militaire classifiée.
Ces affaires n’empêchent pas les joueurs de se ruer sur les plateformes. Le volume de transactions entre Kalshi et Polymarket a atteint 50 milliards de dollars l'année dernière. Chiffre déjà surpassé en 2026 avec 130 milliards de dollars ! Côté gains, ils s’avèrent particulièrement alléchants. Le 16 juin 2026, un joueur a empoché la somme de 4,7 millions de dollars après un pari audacieux et une mise de 400 000 dollars : l’Espagne n’allait pas remporter son match contre le Cap-Vert à la Coupe du monde de football.
Ces chiffres oblitèrent les risques liés à l’addiction aux jeux. Ces plateformes visent à attirer une nouvelle population en les considérant comme une option d’investissement. Cette perception du « marché prédictif » comme forme « d’investissement » renforce une illusion de compétence. En effet, plus l’utilisateur se croit compétent, plus il joue et plus l’addiction s’installe. La mise en lumière du gain exceptionnel remporté renforce l’idée d’un placement ultra rentable et accessible au plus grand nombre, comme pour le crypto trading.
Aucune protection n’est proposée à l’usager, contrairement aux sites de jeux d’argent légaux. Les plateformes sont ouvertes 24h/24. Il n’y a pas de limiteur de paris intégré en dehors des sommes engagées, ni de limite de temps. Aucun contrôle de l’identité pour vérifier la majorité des joueurs n’est mis en place. De plus l’ANJ et de nombreux chercheurs s’inquiètent des risques engendrés par ces plateformes sur le monde réel. Si une personne peut parier sur un événement et en influencer la probabilité, le marché crée une incitation financière à provoquer ou accélérer des issues négatives, à l’image du sabotage de performance dans le sport ou des actions violentes en géopolitique.